Horoscope  
top of page
Rechercher

Les Nombrils de Delaf et Dubuc

Dernière mise à jour : il y a 2 jours

Il y a 20 ans paraissait le premier tome de la série Les Nombrils du tandem québécois Delaf et Dubuc. Amorcée dans l’encart Saf-BD du défunt mensuel Safarir, la série migre rapidement vers le mythique hebdomadaire Spirou, où elle se hisse en peu de temps au sommet des palmarès. Dans ce petit théâtre de la cruauté adolescente, Karyne — effilée et peu confiante — subit les railleries de ses amies Vicky et Jenny, toutes deux prisonnières d’une superficialité érigée en stratégie de séduction. Sous le format de gags en une planche, l’ensemble déploie un fil narratif cohérent qui, derrière l’humour mordant, ausculte avec acuité les mécanismes de domination et la violence ordinaire des rapports sociaux à l’adolescence — communément appelée l’intimidation.


Car si l’adolescence semble se décliner en deux camps — les intimidateurs et les intimidés —, elle demeure avant tout un puissant terreau identitaire. C’est là que réside le génie des Nombrils, au-delà de leurs nombreuses qualités intrinsèques, du trait virtuose de Delaf à la plume mordante de Dubuc. Une lecture assidue qui m’a d’ailleurs permis, comme parent, d’ouvrir un espace de dialogue avec notre plus jeune fille, alors aux prises avec l’intimidation. Comme des centaines de milliers de lecteur.rices, elle a grandi avec ces êtres de papier.


Les Nombrils t.7, Dupuis (2015)
Les Nombrils t.7, Dupuis (2015)

Je suis la fille qu'il faut être pour que les gens m'admirent. Ça vaut la peine de bouffer du tofu et de militer pour des causes débiles !

Elle m’accompagnait aux lancements et aux événements, où Delaf et Dubuc, d’une affabilité constante, lui témoignaient une bienveillance sincère, prenant régulièrement de ses nouvelles. Je me souviens d’un courriel de Delaf, quelques tomes plus tard, alors que les perspectives concernant notre fille s’assombrissaient, simplement pour s’enquérir de son bien-être. Entre les allers-retours à l’hôpital, j’ai à mon tour trouvé refuge dans les pages écornées de nos albums. Lecteur, certes, mais surtout parent, je leur en serai éternellement reconnaissant.


Les Nombrils et moi, c’est pour la vie.


***


Mon travail de médiateur et de chroniqueur m’a souvent amené à parler des Nombrils. Je me souviens notamment d’une participation à un colloque, un glacial matin de février, où j’ouvrais la première communication de la journée. Mes années de cabaret m’avaient préparé aux accueils tièdes. Porté par un enthousiasme inaltérable, je présentais différentes séries lorsque, arrivé aux Nombrils, une enseignante s’indigna devant un parterre de près de 200 personnes, reprochant aux auteurs d’y faire le navrant étalage de l’hypersexualisation.


Ce fut pour moi l’occasion d’un salutaire brin d’éducation, ce qui ne se refuse jamais. N’était-ce pas, justement, le contexte idéal ? J’expliquai qu’il fallait dépasser le premier niveau de lecture pour atteindre le cœur de cette série remarquable : on y parle au contraire d’affirmation de soi, de construction identitaire et de bienveillance. J’ajoutai qu’une série comme Game Over de Midam— tout aussi populaire — ne cherche nullement à renforcer les stéréotypes féminins en faisant invariablement mourir la princesse dans d’atroces souffrances à chaque chute de gag. Et que je doutais fort que cette dame, pas plus que l’ensemble de l’assistance, cautionne pareille chose. J’ai aussitôt compris, à la raideur de son corps et à son refus d’entendre ce que j’affirmais, qu’elle avait des Game Over en classe.


Cédant la scène au vitaminique Simon Boulerice au bout d’une heure, la dame m’intercepta alors que je me dirigeais vers la sortie. Elle tenait à me réaffirmer son désaccord, sans doute agacée que mon plaidoyer bien senti ait suscité de chaleureux applaudissements. Je la félicitai d’encourager ses élèves à fréquenter la bande dessinée en classe avec sincérité, ajoutant qu’elle manquait toutefois une belle occasion de promouvoir une série extraordinaire, adressée à son lectorat avec verve, intelligence et sensibilité.


Les Nombrils et moi, c’est pour la vie.


Commentaires


bottom of page