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Walt & Skeezix de Frank King

Dernière mise à jour : il y a 6 jours

Comment faire le deuil d’un père toujours vivant à qui l’on ne parle plus depuis une décennie ?


D’aucuns répondront : la bande dessinée. Et pourtant.


Il y a, bien sûr, la thérapie. Mais il y a aussi — et peut-être surtout — cette idée de s’entourer de gens signifiants, de construire des liens choisis, parfois plus solides, plus justes, que ceux du sang.


Dans mon cas, c’est précisément la bande dessinée qui m’a conduit vers cette seconde voie.


***


2016. Je discute avec Pierre Fournier d’un projet de livre d’entretiens consacré à son Capitaine Kébec. Quatre ans plus tôt, j’avais mené une soixantaine d’entrevues pour la rédaction de Les Années Croc. Je connaissais évidemment l’œuvre de l’artiste, mais pas l’homme derrière celle-ci. À partir de ce moment, une amitié s’est installée. Pierre était affable, généreux, profondément attentif. Il m’encourageait dans mon travail de médiation. Il a façonné mon regard, nourri ma curiosité, transmis sans jamais imposer. Un mentor, d’abord. Puis, sans que je m’en rende compte immédiatement, une figure paternelle de substitution.


Nous avons passé des heures à parler de bande dessinée. C’est lui qui m’a notamment fait découvrir Frank King et sa sublime série Walt & Skeezix. Lancée en 1918 sous le titre Gasoline Alley, elle met en scène Walt, un vieux garçon se passionnant pour la mécanique automobile avec ses amis Bill, Avery et Doc de la ruelle. King révolutionne le médium lors de la publication du strip du 14 février 1921 : un bambin est déposé dans un panier sur le pas de la porte de Walt.



À partir de ce moment, les personnages vieillissent en temps réel, sous nos yeux, jour après jour, année après année. D’abord abasourdi, Walt finit vite par se ressaisir. Dans un élan du cœur, il décide d’accueillir le petit Skeezix et d’en devenir le parent.


« Mais ce que tu m’as appris de plus important, c’est qu’au fond, ma vie n’en était pas vraiment une, avant que tu n’apparaissent devant ma porte ! »

Si les strips quotidiens de quatre cases donnent à voir le quotidien d’une famille reconstituée, les pages du dimanche, quant à elles, sondent leur relation par le truchement de la fantasmagorie, du rêve et de l’allégorie. À l’instar de Windsor McCay (Little Nemo) et George Herriman (Krazy Kat), Frank King explore les limites du médium en proposant d’exaltantes expérimentations formelles comme cette planche, où les personnages circulent à travers le gaufrier qui constitue une seule image* :



Pierre et moi avons parlé d’innombrables fois de Walt & Skeezix. Jusqu’à la toute fin de sa vie, y compris lors de ces rares moments où il émergeait brièvement des brumes de la démence. Nous revenions toujours à ce lien si fort, si singulier, qui unit deux êtres dans une relation filiale où le sang n’a aucune importance.


Nous parlions de cette série, bien sûr, mais surtout de nous. Il me préparait, sans jamais le dire frontalement, à un monde réorganisé par son absence, à un avenir privé de sa présence réconfortante et bienveillante. Perdre une deuxième fois un père est à la fois la chose la plus difficile et la plus belle que j’aie vécue. Nous nous étions choisis.


Au-delà de ses grandes qualités, qui continuent de me combler d’un bonheur tranquille, la lecture de Walt & Skeezix me rappelle que, au final, seul l’amour compte — et que traverser l’existence sans lui n’a aucun sens.


À l’instar de Walt, j’ai choisi, il y a près d’un quart de siècle, d’être un parent pour les filles de ma conjointe. Un choix quotidien, patient, parfois fragile, mais toujours conscient. Si Frank King, Pierre Fournier et ces deux grandes filles m’ont appris quelque chose, c’est que la filiation ne se décrète pas, qu’elle se construit. Et que les liens du cœur, lorsqu’ils sont nourris d’attention, de présence et d’amour, peuvent parfois — et même souvent — prévaloir sur ceux du sang.





*Des décennies plus tard, d’autres artistes comme Fred (Philémon T. 6 Simbbad de Batbad) et Chris Ware (The ACME Novelty Library) useront de ce procédé temporel.

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